
L'empreinte d'Alba
Tout a commencé au début du mois d'août 2023. Une petite vie est venue se nicher dans mon ventre. Découvrir cette grossesse a été un immense bonheur pour mon compagnon et moi. Dès les premières semaines, les nausées et les vomissements m'ont accompagnée au quotidien, mais ils étaient presque rassurants : ils me rappelaient que notre bébé grandissait.
La première échographie s'est très bien déroulée. Notre bébé allait bien. Seul le résultat du dépistage de la trisomie nous a inquiétés. Nous avons réalisé un test DPNI qui a finalement écarté tout risque. Nous avons alors repris notre souffle et continué à rêver. Les semaines passaient, je m'épanouissais dans cette grossesse et mon compagnon se projetait pleinement dans son rôle de père. Nous parlions déjà d'haptonomie. Il ressentait un besoin presque viscéral de poser ses mains sur mon ventre pour entrer en relation avec notre bébé. J'attendais avec impatience la deuxième échographie, celle où nous découvririons enfin si nous attendions une fille ou un garçon.
Le 19 décembre restera gravé en moi.
Au début, tout semblait merveilleux. Nous avons appris que nous attendions une petite fille. Une immense joie nous a envahis. Puis, presque instantanément, le visage de la sage-femme s'est fermé. Elle a poursuivi l'examen dans un silence pesant. Je n'avais pas besoin qu'elle parle : je savais déjà que quelque chose n'allait pas.
Elle nous a expliqué que notre petite fille avait des os très courts et un menton très en arrière. Elle souhaitait que nous rencontrions rapidement une gynécologue-obstétricienne au CHU afin d'approfondir les examens. À cet instant, tout s'est effondré. J'ai eu la sensation que le monde s'écroulait autour de moi. Avec le recul, je crois qu'au fond de moi, j'ai immédiatement compris que c'était grave.
Dès le lendemain matin, nous étions reçus en urgence au CHU. Les médecins évoquent une maladie génétique, probablement responsable d'une importante malformation du visage. Mais d'autres anomalies apparaissent également. Nous entrons alors dans le parcours du diagnostic anténatal : amniocentèse, rendez-vous avec les généticiens, examens, analyses... Notre grossesse devient une succession d'attentes, de résultats et de nouvelles incertitudes.
Nous sommes anéantis. Nos familles le sont tout autant. Le choc est immense.
Et pourtant, à partir du moment où nous apprenons que quelque chose ne va pas, je sens Alba bouger comme jamais. Elle devient incroyablement présente. Elle réagit à nos émotions, à ma voix, mais surtout aux mains de son papa. Le lien que nous rêvions de construire se crée naturellement, en quelques jours seulement. Comme si elle voulait nous dire qu'elle était là.
Les rendez-vous médicaux s'enchaînent. Nous sommes tous les deux arrêtés. Nous avançons en pilote automatique. Les nouvelles échographies confirment la gravité de la situation. Les malformations sont importantes. Alba ne grandit presque plus. Son retard de croissance devient majeur et les médecins nous expliquent que, si elle survivait, son handicap serait extrêmement lourd.
L'équipe du diagnostic anténatal nous parle alors d'une interruption médicale de grossesse. Ce mot, « IMG », nous avait déjà été évoqué dès notre premier rendez-vous. Mais l'entendre comme une possibilité réelle est une violence indescriptible.
Avec mon compagnon, nous décidons d'accepter cette IMG.
Je dis souvent que ce n'était pas un choix. C'était un non-choix. La décision la plus douloureuse de notre vie, prise uniquement par amour pour notre fille.
Quelques jours plus tard, la commission médicale valide notre demande. Pourtant, je demande à attendre encore deux semaines. J'avais besoin de temps. Besoin de vivre encore avec Alba, de profiter de chacun de ses mouvements, de lui offrir tout l'amour dont j'étais capable avant de lui dire au revoir.
Ces deux semaines sont devenues un véritable cadeau.
J'ai choisi de continuer à accueillir Alba pleinement dans mon cœur et dans ma vie. J'ai participé à une séance de danse prénatale en individuel, préparée par une doula. Une expérience presque irréelle, profondément spirituelle, qui m'a permis d'entrer encore davantage en lien avec ma fille et de l'accompagner dans cette fin de vie. J'ai également reçu plusieurs massages qui ont apaisé mon corps autant que mon cœur.
Je voulais qu'elle ressente de la douceur. Je savais qu'elle percevait chacune de mes émotions. Malgré mon immense souffrance, je voulais lui offrir de la paix.
Puis est arrivé le jour de l'accouchement.
J'étais présente physiquement, mais intérieurement, j'avais déjà l'impression d'être morte.
La journée a commencé par la pose de la péridurale. Dans ce contexte, elle est fortement recommandée. Aujourd'hui encore, je m'interroge. Est-ce que le fait d'avoir été anesthésiée m'a empêchée de vivre pleinement cet accouchement ? Est-ce que ressentir les contractions, sentir mon corps donner naissance à Alba, aurait pu m'aider à intégrer cette réalité ? Je n'ai pas de réponse. Cette question m'accompagne encore.
Après la péridurale, les médecins ont réalisé le geste qui consistait à arrêter le cœur d'Alba à travers le cordon. Ils avaient compris que je n'aurais pas la force d'assister consciemment à cet instant. Ils m'ont proposé un casque de réalité virtuelle avec une séance d'hypnose. Je n'ai aucun souvenir de ce moment. Avec le recul, je crois que cela m'a probablement évité un traumatisme supplémentaire.
L'équipe médicale a été d'une humanité exceptionnelle. Pendant toutes ces heures, je me suis sentie entourée, respectée, écoutée. Leur bienveillance restera gravée dans mon cœur.
Puis Alba est née.
Elle n'a pas pleuré. Elle n'a pas respiré.
Mais qu'est-ce qu'elle était belle.
Je me souviens de sa peau froide, de son visage apaisé. J'ai pu la rencontrer, la regarder, l'aimer autrement.
Aujourd'hui, j'aime imaginer qu'Alba est dans l'océan. Libre. Paisible. Exactement comme nous l'avions toujours imaginée.
Deux années ont passé depuis le départ d'Alba.
Deux années faites de vagues, de tempêtes, de silences, mais aussi de lumière. Deux années durant lesquelles nous avons appris à vivre avec son absence, sans jamais apprendre à l'oublier. Car Alba n'est pas seulement une histoire douloureuse : elle est une partie de nous, une empreinte indélébile dans notre famille et dans nos cœurs.
Les premiers mois ont été ceux de la survie. Il a fallu réapprendre à respirer, à se lever chaque matin, à retrouver une place dans un monde qui continuait d'avancer alors que le nôtre s'était arrêté. Nous avons cherché Alba partout : dans les souvenirs, dans les petits détails du quotidien, dans la nature, dans l'océan où nous aimons l'imaginer libre et apaisée.
Puis, doucement, la douleur a changé de forme.
Elle n'a pas disparu. Elle ne disparaîtra probablement jamais. Mais elle a laissé davantage de place à l'amour, à la gratitude et à la fierté d'avoir été ses parents.
Ces deux années ont été un chemin de résilience. Un chemin parfois difficile, parfois rempli de doutes, mais aussi un chemin de reconstruction. Nous avons appris à parler d'elle, à prononcer son prénom sans uniquement ressentir le manque.
Nous avons appris à faire vivre son histoire, à lui donner une place, à reconnaître qu'une vie, même courte, peut être profondément importante.
Alba nous a transformés.
Elle nous a appris un amour que nous ne connaissions pas encore. Un amour immense, instinctif, qui dépasse la présence physique. Elle nous a appris que l'on peut être parent même lorsque l'on doit dire au revoir à son enfant.
Elle nous a appris la force, la fragilité, la patience et la capacité du cœur humain à continuer d'aimer malgré l'impensable.
Aude.
