
Je suis papa.
Et pourtant, je ne sais pas trop comment parler de ce que j’ai vécu.
Quand on parle de deuil périnatal, on parle beaucoup de la maman.
De son corps, de sa grossesse, de son accouchement, de son vécu médical. C’est normal.
Mais derrière elle, il y a aussi un papa.
Un papa qui souffre, qui a peur, qui accompagne, qui essaie de tenir debout… tout en ne sachant pas toujours où placer sa propre douleur.
Avant la naissance de notre fille, nous avions déjà vécu deux fausses couches.
À chaque fois, j’ai essayé d’être celui qui tient. Celui qui rassure. Celui qui dit que ça ira. Celui qui reste solide pour ma femme.
Puis notre fille est arrivée.
Notre enfant, notre bonheur, celle qui nous a fait découvrir ce que signifie réellement être parents.
Alors, lorsque cette nouvelle grossesse est arrivée, il y avait forcément une part de peur, mais surtout énormément d’espoir.
Je me suis projeté.
J’ai imaginé notre famille s’agrandir. Notre fille devenir grande sœur.
J’ai imaginé les premiers moments avec notre bébé, les nuits difficiles, les rires, les vacances, les anniversaires…
Toutes ces petites choses que l’on imagine quand on attend un enfant.
Et puis, il y a eu cette annonce.
La trisomie 13.
Je me souviens surtout de ce sentiment de vide.
Comme si, en quelques secondes, on venait de retirer le sol sous mes pieds.
Je voulais comprendre. Trouver une explication. Trouver une solution.
Je cherchais des réponses alors qu’il n’y en avait pas vraiment.
Et surtout, je regardais ma femme.
Je la voyais souffrir, physiquement et moralement.
Et mon premier réflexe a été de vouloir la protéger.
Mais je ne pouvais pas réparer ça.
Je ne pouvais pas enlever son chagrin.
Je ne pouvais pas sauver notre bébé.
Alors, j’ai fait ce que beaucoup de papas font peut-être dans ces moments-là :
j’ai essayé de tenir.
Pour elle.
Pour notre fille.
Pour notre famille.
Mais tenir ne veut pas dire ne pas souffrir.
J’ai souffert en silence à certains moments.
J’ai pleuré lorsque personne ne me voyait.
J’ai eu peur.
J’ai été en colère.
J’ai cherché des réponses à des questions qui n’en ont probablement jamais.
Et puis, il y a eu cette épreuve.
L’IMG.
Moment que nous n’avons pas choisi. Nous n’avons rien décidé. C’était obligatoire médicalement.
Le mot lui-même est difficile à prononcer.
Parce qu’une IMG, ce n’est pas simplement un acte médical.
Pour nous, c’était devoir accepter que notre bébé ne pourrait pas vivre comme nous l’avions imaginé.
On entre à l’hôpital avec notre bébé encore dans le ventre de sa maman.
Et on en ressort sans lui.
Comment un papa est-il censé vivre ça ?
Je n’ai pas de réponse.
J’ai simplement compris qu’il n’y avait pas de bonne manière de faire son deuil.
J’ai dû être là pour ma femme.
La soutenir.
La prendre dans mes bras.
Lui dire que je l’aimais.
Lui répéter que ce n’était pas notre faute.
J’ai aussi perdu mon bébé.
J’étais devenu papa de cet enfant, même si je n’avais jamais pu le prendre dans mes bras comme je l’avais imaginé.
Et c’est peut-être ce qui est le plus difficile :
être papa et devoir apprendre à être papa d’un enfant qui n’est plus là.
Aujourd’hui, je pense à mon bébé différemment.
Je ne veux pas seulement penser à la maladie, aux examens, aux mauvaises nouvelles ou à l’IMG.
Je veux me souvenir qu’avant tout cela, il y avait un bébé.
Notre bébé.
Une petite vie qui a existé.
Une petite vie qui a changé la nôtre.
Je pense aussi à notre fille.
Elle est là. Elle grandit. Elle nous fait rire.
Elle nous donne une raison de continuer à avancer lorsque certaines journées sont plus difficiles.
Mais elle est aussi devenue grande sœur.
Elle ne s’en rend pas encore compte, car elle est encore toute jeune.
Et même si elle ne pourra jamais connaître sa petite sœur comme nous l’aurions voulu, elle fait partie de cette histoire.
Aujourd’hui, je ne dirai pas que j’ai tourné la page.
Je ne pense pas qu’on tourne une page lorsqu’on perd son enfant.
On apprend plutôt à écrire la suite avec une absence.
Certaines journées sont normales.
D’autres sont plus difficiles.
Une date, une chanson, une grossesse, une naissance annoncée autour de nous peuvent parfois réveiller tout ce que l’on pensait avoir réussi à apaiser.
Mais j’avance.
Pour ma femme.
Pour notre fille.
Pour moi.
Et pour notre bébé.
Je suis un papa.
Un papa de plusieurs enfants.
Deux que nous avons perdus avant de pouvoir les connaître, une petite fille qui grandit auprès de nous, et un bébé qui aura toujours une place particulière dans notre famille.
Je ne sais pas combien de temps il faudra pour que la douleur change.
Je sais simplement que je ne veux pas oublier.
Parce que parler de mon bébé, c’est lui donner une place.
Et parce que même si sa vie a été beaucoup trop courte, elle a été suffisamment longue pour être aimée.
Et ça, personne ne pourra jamais nous l’enlever.
Jordan.
