top of page

Sasha, mon évidence

Je m’appelle Allyson, j’ai 20 ans.

Sasha n’était pas prévu. Pourtant, il a été une évidence.

Quelques semaines avant d’apprendre que je portais Sasha, j’avais rendez-vous pour interrompre une première grossesse. Je n’avais pas encore 19 ans. J’étais amoureuse, cette décision n’était pas vraiment la mienne. J’ai laissé partir cet enfant avec le sentiment de ne pas avoir eu le choix. Ce jour-là, alors que j’étais entourée de mes amies qui essayaient de me faire sourire, mon copain de l’époque m’a simplement lancé : « Tu vas juste pondre un œuf. » Cette phrase m’a suivie longtemps.

Le 30 juin 2025, soit quasi 2 mois après mon avortement, la veille d’un grand changement, deux barres sont apparues sur un test de grossesse. Elles étaient encore plus foncées que la première fois. J’étais seule face à ce test, mais au fond de moi, je savais..

Le lendemain, je commençais un CDD qui devait déboucher sur une alternance.

Le 1er juillet 2025, mon ex m’a annoncé qu’il voulait mettre fin à notre relation. C’est ce jour-là que je lui ai appris que j’attendais à nouveau son enfant.

Je suis retournée vivre chez mes parents. Très vite, une certitude s’est imposée : je ne voulais plus avorter, et vivre l’enfer à nouveau. Cet enfant était une bénédiction.

En partant une semaine en Espagne avec ma meilleure amie, début août, ma décision était prise. J’avais tenu au travail suffisamment longtemps pour sécuriser mon alternance. Je voulais pouvoir offrir un avenir à mon enfant.

À mon retour, j’ai dit à ma mère une phrase que je n’oublierais jamais : « Dans les deux cas, tu perds ta fille. Soit parce que j’avorte et que je tiendrais pas, soit parce que je garde cet enfant. Mais dans tous les cas, je le garde. »

Il faut savoir que ma mère n’était pas d’accord. Elle avait elle-même connu une maternité très jeune, avec un homme tout sauf fiable (mon père). Elle voulait « m’épargner cette vie ».

Nous ne nous sommes plus parlé pendant plus d’un mois.

Pendant ce temps, je construisais doucement la vie de mon fils. Les premières échographies, la déclaration de grossesse, les premiers vêtements, la recherche d’un logement… Je l’aimais déjà d’un amour impossible à expliquer.

Lorsque j’ai entendu son cœur battre pour la première fois, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé ma voie. Moi qui avait toujours rêvé d’être maman.

Mes parents ont fini par accepter en voyant à quel point j’arrivais à gérer l’arrivée de Sasha, à quel point j’en avais envie.

En novembre, ma grossesse est devenue à risque. Mon col, les contractions, le stress, le travail devenait trop difficile. J’ai été arrêtée.

Malgré tout, j’avançais.

Lorsque j’ai appris que c’était un garçon, j’ai eu la certitude que j’étais entrain de créer mon meilleur ami.

Comme absolument chaque chose depuis le début, son prénom aussi a été une évidence : Sasha
qui porte également comme deuxième et troisième prénom Jean et Franck, mon grand-père et mon beau-père, les hommes les plus merveilleux que je connaisse, 

Au début du mois de février, tout était prêt. Tout était acheté. Je n’attendais plus que lui.

Puis tout a basculé.

Le 16 février, après plusieurs échanges douloureux avec mon ancien copain et sa famille, j’ai commencé à sentir que quelque chose n’allait pas. Sasha bougeait beaucoup moins. Moi qui passais des nuits entières à le sentir bouger, il ne s’arrêtait jamais! Un petit garçon en pleine forme.

Mes sages-femmes s’inquiétaient également : manque de liquide amniotique, diminution des mouvements… Elles demandaient un déclenchement.

À plusieurs reprises, l’hôpital m’a renvoyée chez moi.

On me répondait :« On ne déclenche pas à la demande. Vous êtes jeune, vous ne connaissez pas les symptômes, on ne voit rien de ce que vos sages-femmes disent. »

Pourtant, je savais.

Le vendredi 6 mars à 14h15, je me suis présentée à l’hôpital pour discuter d’un déclenchement.

Une étudiante sage-femme n’arrivait pas à trouver le cœur de mon fils au monitoring. Une seconde non plus. Elles sont allées chercher la gynécologue.

Pendant qu’elles étaient absentes, j’ai envoyé un message à ma mère et à ma meilleure amie :


« Il n’y a plus de cœur. »

Je le savais déjà.

À 14h58 le temps s’est arrêté. 

Elles m’ont emmenée faire une échographie,
puis sont toutes les deux sorties, la gynéco est entrée dans la pièce. Sans tact, alors que j’étais seule, m’a simplement dit :« Je peux revérifier, mais d’après ce que mes collègues m’ont dit, votre fils est décédé. »

Je me souviens avoir ri nerveusement.

Puis elle a posé la sonde sur mon ventre après que je lui ai demandé de vérifier à nouveau.
« Il n’y a plus de battement de cœur. »

Mon monde s’est arrêté.

J’ai appelé ma mère. Puis mon beau-père est arrivé. À cet instant, je savais que plus rien ne serait jamais comme avant.

Quelques minutes plus tard, on m’expliquait déjà le déclenchement, l’autopsie, les pompes funèbres, les délais… Tout cela avec une froideur qui m’a profondément marquée. J’avais encore mon fils dans le ventre, et l’on parlait déjà de son départ.

Dans la nuit, le travail a commencé naturellement.
Je ne voulais plus qu’il naisse.
Je voulais simplement le garder encore un peu avec moi.

Le 7 mars, à 10 h 36, Sasha est venu au monde.
Il mesurait 52 centimètres pour 3,110 kilos.

Le silence de cette salle d’accouchement restera gravé en moi, mais la main de ma mère ne m’a pas lâché une seconde, elle a été d’un soutien sans faille.

Ma mère a été la première à prendre mon fils dans ses bras. Elle ne l’a pas laissé seul. Moi, il m’a fallu quelques temps avant de trouver le courage de le tenir contre moi.

Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir fait ce peau à peau, simplement pour continuer à le réchauffer.

Pendant des heures, j’ai attendu que quelqu’un entre dans la chambre en me disant qu’il y avait eu une erreur.

Cette erreur n’est jamais venue.

Quelques heures plus tard, je marchais dans les rues de Lorient avec ma mère pour prendre l’air.

Comment pouvait-je sortir de l’hôpital alors que mon enfant y restait, dans un endroit si froid?

Je n’oublierai jamais non plus cette aide-soignante rencontrée quelques semaines auparavant aux urgences. Je lui avais dit en plaisantant que j’espérais la revoir le jour de mon accouchement.

Au moment où je suis retournée voir Sasha ce samedi soir et que la porte de cette pièce s’est ouverte, c’était elle.

En me voyant, elle s’est arrêtée.

Puis a soupiré, les larmes aux yeux :
« Oh non… pas vous… »

Elle s’est approchée de Sasha avec une telle douceur et m’a simplement dit :
« Votre fils est magnifique. »

Je crois que nous aurions toutes les deux préféré nous retrouver dans d’autres circonstances.

J’ai passé 4 heures avec mon fils, je n’arrivais pas à sortir de cette pièce, 
Camille, ma meilleure amie d’enfance, m’a appelé, a pu voir et parler à Sasha,
Vers 2 h 50 du matin je suis retournée dans ma chambre qui était située dans un service différent, laisser mon fils seul, 

Le dimanche des amies à moi sont venues me voir, mon beau père est venu dire au revoir à Sasha, j’ai encore pu passer du temps avec lui et le lundi matin, ma mère et moi sommes venues lui dire au revoir.

Puis sont venues les démarches, les rendez-vous, les obsèques.

Au milieu de cette douleur immense, une chose m’a portée : les personnes qui étaient là.
Ma mère et mon beau père.

Ma famille.

Mes amis.

Ma meilleure amie et sa maman, venues de région parisienne.

Les habitués du Ker Rock, un endroit où nous allions juste passer un peu de temps au départ, devenus une véritable famille.

Des voisins, des animateurs qui m’avaient connue adolescente, des amis de mes parents, des personnes qui ne connaissaient Sasha qu’à travers mes mots.

Ils ont posé des journées de travail, parcouru des kilomètres, simplement pour rendre hommage à mon fils.

Je leur en serai reconnaissante toute ma vie.

La cérémonie de Sasha était à son image : douce, digne et remplie d’amour.

Depuis le 7 mars, une partie de moi est morte avec lui.

Pendant longtemps, j’allais régulièrement au cimetière. Aujourd’hui, je n’y arrive plus.

Voir un enfant courir, entendre un bébé pleurer ou des parents raconter les exploits de leurs enfants me serre le cœur. Je donnerais absolument tout pour retrouver le mien.

Je me demande parfois comment il est possible d’aimer autant un être avec qui l’on n’a partagé que neuf mois et deux jours sur cette terre.

Je n’ai pas la réponse.

Je sais seulement que l’amour d’une mère ne se mesure ni en jours, ni en années.

Depuis son départ, je lui ai fait une promesse : toujours garder, au minimum, le bout de mon nez hors de l’eau. Continuer à parler de lui. Continuer à le faire vivre à travers ma voix.

Je m’efforce de tenir cette promesse.

Certains jours, c’est plus difficile que d’autres.

Mais une chose ne changera jamais.

Sasha était mon évidence, ma bénédiction.

Et il restera, pour toujours, mon fils.

Si je pouvais changer une chose sur mon post-partum : vivre mon deuil comme il venait, et ne pas le repousser puisqu’il a fini par me rattraper.
Et c’est aujourd’hui, 4mois après que mes émotions sont les plus dures à gérer, plus de papiers ou d’administratif, juste moi face à ce cavurne, en imaginant ce que Sasha aurait dû être.

Allyson.

bottom of page