
Safya — Mon histoire, de la grossesse au deuil
Le 14 janvier 2026, j’ai commencé ma grossesse avec ma petite fille, Safya. J’ai appris que j’étais enceinte la veille des 1 an de mon fils. Les odeurs de poulet me dégoûtaient, j’avais envie de vomir, alors j’ai fait un test urinaire. Il était positif. J’étais enceinte. Les trois premiers mois ont été difficiles, comme pour ma première grossesse : j’ai énormément vomi, mais malgré tout, j’étais heureuse. J’attendais mon bébé.
Puis nous avons appris que c’était une fille. Nous étions tellement heureux. Nous avions enfin notre petite fille. Et puis, petit à petit, tout a basculé.
Lors du dépistage de la trisomie, mon taux de bêta-hCG était élevé. Cela a conduit à une échographie de contrôle autour de 18 SA, puis à un rendez-vous avec un spécialiste en échographie des anomalies fœtales. Mon DPNI était revenu négatif pour les trisomies, alors nous avions encore de l’espoir.
Au premier rendez-vous avec le spécialiste, il nous a rassurés concernant les images qu’il voyait au niveau du crâne. Pour lui, il était encore tôt et les choses pouvaient évoluer favorablement. Mais il nous a annoncé que notre fille avait des syndactylies au niveau des mains et des pieds. Un nouveau rendez-vous a été fixé à 22 SA pour contrôler l’évolution.
À 22 SA, les anomalies étaient toujours présentes et la suspicion de craniosténose était toujours là. C’est nous qui avons demandé au spécialiste si cela pouvait être un syndrome d’Apert ou de Pfeiffer. Il ne voulait pas s’avancer, mais nous a dit que cela pouvait effectivement y faire penser, sans certitude.
À chaque rendez-vous, le monde s’effondrait un peu plus. Je repartais en pleurant. Entre les rendez-vous spécialisés, je voyais ma sage-femme, mais je ne voulais plus écouter le cœur de mon bébé ni vraiment la voir. Je faisais simplement prendre ma tension. J’avais peur de m’attacher et de devoir ensuite la perdre. Alors, sans même vraiment le vouloir, j’ai commencé à repousser cette grossesse émotionnellement. J’ai été mise sous anxiolytique parce que mon état devenait trop difficile à gérer.
J’ai fait une amniocentèse après le premier rendez-vous avec le spécialiste et nous avons attendu environ un mois les résultats. Pendant cette attente, deux réalités s’opposaient : le spécialiste continuait à nous rassurer et nous disait que cela pouvait aller, tandis que moi, je cherchais énormément d’informations sur Internet et avec ChatGPT. Ce que je lisais sur le syndrome d’Apert et sur l’avenir possible de ma fille me faisait beaucoup plus peur.
Puis est arrivé le rendez-vous avec les généticiens. Celui où nous avons enfin eu la réponse : Safya avait le syndrome d’Apert.
Nous nous sommes effondrés.
Mais notre décision était prise. Ce n’était pas parce que nous ne voulions pas de notre fille. Au contraire. Nous voulions prendre une décision pour elle, pour son avenir et pour son bien. Nous avions peur des souffrances qu’elle aurait pu traverser et de ce que sa vie aurait pu être. Nous avons donc demandé une IMG.
La généticienne nous a fait signer la demande d’IMG. Le mardi, nous avons eu le rendez-vous avec les généticiens puis, l’après-midi, notre dossier est passé en conseil pluridisciplinaire. L’IMG a été acceptée.
Deux jours plus tard, le jeudi, j’allais devoir dire au revoir à ma fille.
Je suis arrivée à l’hôpital la veille avec ma belle-sœur, pendant que mon mari restait auprès de notre fils. J’étais angoissée et profondément triste. Le matin du jour J, mon mari est arrivé et à 8 heures, je suis descendue au bloc.
La péridurale a mis du temps à monter jusqu’au ventre. Ils ont dû m’injecter un produit plus fort, ce qui a fait chuter ma tension et m’a fait vomir. Ils ont dû m’injecter un autre produit pour faire remonter ma tension, environ cinq fois. J’ai eu très peur, et mon mari aussi.
Puis est arrivé le moment que je redoutais le plus. Ils ont procédé à l’arrêt du cœur de Safya.
J’ai pleuré de toutes mes forces. J’étais un peu dans les vapes, mais je savais ce qui se passait. Ma fille était toujours dans mon ventre, mais son cœur allait bientôt s’arrêter.
Ensuite, on m’a donné les médicaments pour accélérer le déclenchement et on m’a percé la poche des eaux.
À 27 SA, à 18 h 32, Safya est née.
Et là, ça a été une explosion en moi.
J’ai hurlé. J’ai tapé des pieds. J’ai évacué toute la colère, toute la tristesse et toute la douleur que j’avais accumulées pendant ces semaines. Mon mari a frôlé le malaise et a dû être installé au sol, les pieds en l’air.
Ensuite, on m’a aidée à évacuer le placenta avec une technique d’acupression avec les doigts, sans aiguilles. Cela a duré environ quinze minutes.
Mon mari est sorti fumer à ce moment-là. Il ne voulait pas encore voir notre fille. Il avait peur d’être choqué.
Puis la sage-femme est arrivée avec Safya dans un petit cocon blanc.
Je l’ai d’abord regardée et je me suis mise à pleurer.
Après un instant, elle a été mise dans mes bras.
Et là, j’ai enfin pu rencontrer ma fille.
Je l’ai contemplée. Avec la sage-femme, nous l’avons complimentée. Elle était tellement belle.
Je l’ai regardée de la tête aux pieds, en la découvrant complètement hors de son cocon. J’ai observé les anomalies que nous avions tant redoutées pendant la grossesse.
Pour la première fois, je pouvais réellement voir ma fille.
Pas une échographie. Pas des images médicales. Pas des hypothèses.
Elle.
Safya.
Ma fille.
J’ai pris des photos puis j’ai fini par la rendre. Le soir, j’ai voulu être seule à l’hôpital. C’était dur, mais j’en avais besoin.
Le lendemain, mon mari est venu me chercher et nous sommes allés à la mairie déclarer sa naissance sans vie. J’ai ensuite contacté les pompes funèbres pour leur dire que ça y était : ma fille était « née ». Ils sont venus la récupérer l’après-midi même.
Je suis allée la voir deux fois à la chambre funéraire. Une première fois avec sa marraine, qui est aussi ma cousine, puis une deuxième fois seule. Je lui ai parlé pendant vingt minutes. J’ai vidé mon cœur.
Puis est arrivé le jour de l’enterrement.
J’étais entourée de ma famille et de ma belle-famille, mais cette journée a été une épreuve extrêmement difficile. Parce que je savais qu’après ça, je n’allais plus jamais la revoir. Je ne sentirais plus son poids dans mes bras. Je ne pourrais plus la regarder.
J’ai failli faire un malaise au cimetière.
Voir mon grand-père et ma grand-mère pleurer m’a brisé le cœur. Voir tous mes proches touchés par la mort de ma fille m’a également profondément attristée.
Lorsque la tombe a été refermée, j’ai serré chaque personne présente dans mes bras. Je les ai rassurés et je leur ai demandé d’être forts pour nous.
Puis je suis rentrée à la maison.
Mon fils était là, gardé par des amis, et j’ai dû sourire. J’ai dû faire comme si tout allait bien pour lui. Je venais de perdre ma fille, mais je devais être maman pour mon fils.
Et ce sont les jours qui ont suivi qui ont été les plus difficiles.
Quand tout le monde repart. Quand les messages deviennent moins nombreux. Quand la maison redevient silencieuse. Quand les autres reprennent leur vie et que toi, tu dois continuer avec une place vide.
J’ai eu beaucoup de mal à comprendre le deuil de mon mari. Il n’avait pas vu notre fille. Il lui a fallu environ un mois avant de réussir à regarder les photos prises par la maternité. J’ai eu beaucoup de colère contre lui à cause de ça.
Moi, j’avais porté Safya. Je l’avais mise au monde. Je l’avais prise dans mes bras. Je l’avais regardée. J’avais besoin qu’il puisse lui aussi avoir ce lien avec elle.
Mais nous ne vivions pas notre deuil de la même manière.
Ma vie est devenue chaotique. Je n’arrivais plus à faire semblant. Je pouvais m’effondrer n’importe où, n’importe quand. La colère arrivait sans prévenir. Le manque aussi.
Safya me manque énormément.
Je ne suis toujours pas retournée au cimetière. Je sais que je ne la verrai pas là-bas et je pense que cela me ferait plus de mal. Quand ça ne va pas, je préfère regarder les photos d’elle. C’est ma façon de retrouver quelque chose d’elle, de garder ce lien avec ma fille.
Mon entourage a été très présent pendant les deux ou trois premiers jours, puis beaucoup moins. Au final, j’avais surtout mon mari, mon fils et ma voisine. Une simple amie au départ, mais qui a aujourd’hui une immense place dans mon cœur parce qu’elle a été incroyablement présente pour moi. Elle était là quand j’en avais besoin.
J’ai aussi été suivie par un psychologue, mais je n’ai pas accroché avec cette personne et j’ai arrêté.
Aujourd’hui, je vis avec des jours avec et des jours sans. Des jours de colère et des jours plus normaux. Le manque est toujours présent, mais il est un peu moins écrasant. Je recommence doucement à vivre à peu près normalement. Le sommeil reste encore très difficile et je suis toujours sous anxiolytique et somnifère.
Je ne vais pas prétendre que tout va bien. Ce n’est pas vrai.
Mais je ne vais pas non plus dire que je resterai toujours au même endroit.
J’apprends simplement à vivre avec l’absence de ma fille.
Safya ne sera jamais oubliée.
Elle a existé. Elle a été aimée. Elle a été désirée. Elle a été portée. Elle a été ma fille.
Et même si son passage dans ma vie a été beaucoup trop court, elle a changé ma vie pour toujours.
Si je raconte aujourd’hui mon histoire, c’est pour une autre maman. Pour celle qui vient peut-être d’entendre qu’il y a une anomalie à l’échographie. Pour celle qui vient peut-être d’apprendre que son bébé est malade. Pour celle qui cherche des réponses sur Internet au milieu de la nuit. Pour celle qui pleure à chaque rendez-vous. Pour celle qui commence à repousser son bébé parce qu’elle a peur de trop l’aimer. Pour celle qui doit prendre une décision qu’aucune maman ne devrait avoir à prendre.
Je veux lui dire : tu as le droit d’avoir peur. Tu as le droit de pleurer. Tu as le droit d’être en colère. Tu as le droit de ne pas vivre ton deuil comme les autres.
Et surtout, tu as le droit d’aimer ton bébé même lorsque la décision que tu prends est celle qui te brise le cœur.
Une IMG ne signifie pas qu’on n’aime pas son enfant.
Parfois, c’est justement parce qu’on l’aime qu’on prend une décision qui nous détruit.
Et après, le deuil ne s’arrête pas à l’enterrement. Il continue quand les autres reprennent leur quotidien et que toi, tu dois apprendre à continuer avec une place vide dans ta vie.
Alors à toutes les mamans qui vivent ou vivront malheureusement ce genre d’épreuve : votre bébé compte.
Même s’il n’a vécu que quelques minutes, quelques heures ou seulement dans votre ventre.
Votre enfant a existé.
Votre amour a existé.
Et votre douleur est légitime.
Moi, je suis la maman de Safya.
Et je le serai pour toujours. 🤍
